Interview de Jean-Jacques Annaud - La vérité sur l'affaire Harry Quebert

La vérité sur l'affaire Harry Quebert

Saison 1 - Episode 5
Mercredi 5 décembre à 21:00

Interview de Jean-Jacques Annaud - La vérité sur l'affaire Harry Quebert

publié par Karelle Bourgueil le 29/10/2018
«Je me suis laissé guider par mon instinct»
Réalisateur de nombreux grands films au cinéma («La guerre du feu», «L’ours», «L’amant», «Sept ans au Tibet»…), Jean-Jacques Annaud signe avec «La vérité sur l’affaire Harry Quebert», adaptation du best-seller éponyme de Joël Dicker, sa première série télévisée.
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Comment avez-vous été amené à participer à ce projet ?
Plusieurs personnes de mon entourage, des amis, des producteurs, et la lectrice qui travaille pour moi depuis une quinzaine d’années, pensaient que je pourrais faire un beau film avec La vérité sur l’affaire Harry Quebert et me poussaient à lire ce best-seller. Même ma femme, qui travaille avec moi, a insisté. Face à une telle convergence, je me suis laissé convaincre. Nous avons donc choisi avec mon épouse d’aller passer les vacances de Noël sur une île, au sud de Cuba, pour que je puisse me plonger dans cette lecture sans que mon attention ne dévie sur autre chose. Au bout d’une cinquantaine de pages, j’ai vraiment accroché et j’étais convaincu que ce serait, non pas un film, mais une série. Il y avait des personnages beaucoup trop intéressants pour les laisser de côté et je ne pouvais définitivement pas raconter cette histoire en deux heures.

Joël Dicker, l’auteur, avait refusé plus de quatre-vingt-dix demandes d’adaptation. Comment l’avez-vous convaincu ?
A mon retour de Cuba, nous avons déjeuné ensemble. Le courant est bien passé et cela s’est fait très vite. J’ignore ce qui l’a convaincu. Il faudrait lui demander ! Pour ma part, j’observe depuis longtemps le basculement favorable qui s’opère à l’avantage de la télévision. Depuis quinze ans, j’étais à la recherche d’un projet intéressant qui me permette de réaliser une série.

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Comment s’est effectué le repérage ?
Avant d’écrire le scénario, j’ai voulu redécouvrir la côte du nord-est des Etats-Unis que je connaissais bien dans les années 70 quand j’étais réalisateur de films publicitaires. Cette Amérique me plaisait énormément car elle était rurale, très traditionnelle avec une innocence généreuse. J’ai fait le voyage de Boston à Halifax en passant par le Maine. J’ai passé près de trois semaines à aller de ville en ville. J’ai rapidement eu l’idée de tourner au Canada. J’y gardais de très bons souvenirs de tournage. La frontière géographique entre le Maine et le Québec est imperceptible. On y retrouve la même végétation, la même architecture et la même population anglophone. Il y a des équipes très compétentes à Montréal alors qu’il n’y en a pas à Augusta, la capitale du Maine. Il aurait fallu en faire venir de New York ou de Los Angeles avec des frais considérables. J’ai donc tourné la totalité de la série à quelques pas de la frontière américaine et fait construire la maison de Harry Quebert à Forestville, au nord de Québec, dans un lieu très isolé, avec des plages à perte de vue absolument splendides.

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Qu’en est-il des autres décors ?
Il y a près de 235 décors différents. C’est considérable mais cela est dû à l’histoire : il y a 250 personnages en tout dont une quinzaine de rôles principaux. Au lieu de traiter les rôles secondaires rapidement, j’ai pu développer certains sur plusieurs dizaines de minutes. Tous ces personnages évoluent dans différentes villes à différentes époques. Ils ont chacun un endroit où ils travaillent, des lieux qu’ils fréquentent pour leurs loisirs et un domicile qui comporte plusieurs pièces. Je trouve lassant pour le téléspectateur de se retrouver tout le temps dans le même décor parce que l’œil n’a rien à découvrir. C’est très réjouissant de passer de l’extérieur à l’intérieur, d’un petit décor où les gens sont entassés dans une maison mal entretenue à un décor superbe au bord d’un lac.

Le personnage de Harry Quebert apparaît sur trois époques différentes à plus de trente ans d’écart. Cela a-t-il joué sur le choix de son comédien ?
Oui, car je ne pouvais pas imaginer deux acteurs différents pour jouer ce rôle principal. Il fallait quelqu’un qui soit à la fois totalement crédible pour séduire une toute jeune femme, donc avec un fort pouvoir de séduction et d’attraction, et pour interpréter un homme de 70 ans. Lorsque Patrick Dempsey a entendu parler du projet, c’est lui qui est venu nous voir. Je l’ai trouvé, dès le départ, à la fois parfait pour jouer un quadragénaire extrêmement attirant et pour interpréter un homme âgé encore très charismatique. Il fallait à chaque fois cinq heures de maquillage pour assurer la transformation.

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Cette contrainte a-t-elle influé sur l’ordre dans lequel vous avez tourné les scènes ?
Nous avons fait du «block shooting», c’est-à-dire que toutes les séquences dans la maison ont été tournées à la suite. Je faisais malgré tout en sorte de ne pas avoir à le démaquiller dans une journée en tournant les scènes d’une même époque le même jour. Patrick m’a confié qu’au départ, il était paniqué à l’idée de se faire maquiller autant. C’est un pilote de course qui aime que les choses aillent vite. Finalement, il a profité de ce moment pour méditer. J’ai trouvé ça formidable ! Il dégage vraiment quelque chose de particulier. Je l’ai vu sur le plateau, toutes les femmes étaient amoureuses de lui ! Il a une grande générosité de cœur. C’est un homme subtil, bien élevé et très délicat. 

Quelle a été l’implication de Joël Dicker ?
Nous avons eu un rapport très sympathique. Il a quasiment assisté à la totalité du tournage. Il semblait enchanté et excité de découvrir ce qu’il avait imaginé à travers les yeux d’un metteur en scène. Ne connaissant pas les méthodes de tournage et d’une discrétion parfaite, il restait derrière les écrans de contrôle sans faire aucune observation. Il a écrit d’ailleurs son dernier roman, La disparition de Stephanie Mailer, sur le plateau.

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La série est très fidèle au roman, avez-vous malgré tout pris certaines libertés dans l’adaptation ?
Quand j’adapte un livre, je veux être fidèle à ce que j’ai apprécié et à mon premier souvenir. Ma mise en scène reste malgré tout une interprétation de ce que j’ai lu et imaginé. Chaque lecteur a son film en tête. Peut-être, d’ailleurs, que Joël se l’était représenté autrement en l’écrivant… Je n’ai pas eu envie de prendre des libertés car j’ai trouvé tous les personnages très bien ciselés. Pour le reste, je me suis laissé guider par mon instinct.

Vous avez malgré tout changé le nom de la ville et installé l’histoire dans le Maine au lieu du New Hampshire. Pourquoi ?
Il existe une ville qui s’appelle Aurora dans le Maine donc nous ne pouvions pas garder ce nom. Nous avons dû vérifier le nom de tous les personnages et de toutes les villes du roman pour des raisons juridiques. J’ai situé l’histoire à Sommerdale, une ville fictive. J’ai décidé de déplacer l’action dans le Maine car il n’y a pas de côte complètement bâtie dans le New Hampshire. J’ai appelé Joël pour lui faire part de ma réflexion et il m’a confirmé que, même s’il avait choisi d’évoquer le New Hampshire car le nom sonnait mieux, son inspiration venait du Maine.

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Patrick Dempsey dit que vous faisiez rarement plus de deux prises. Pour quelles raisons ?
J’ai été amené à travailler de cette manière depuis longtemps. L’important est de réussir à capter l’émotion à fleur de peau et cela ne se fait pas à la quinzième prise. Plusieurs fois dans ma carrière, j’ai regretté de ne pas avoir tourné la répétition car ce qui venait ensuite n’était jamais aussi bien. J’utilise généralement deux caméras fixes et trois mobiles et je prévois en amont les lumières, le positionnement des cadreurs… Je connais parfaitement la chorégraphie que je montre aux acteurs mais il m’arrive régulièrement de leur réserver des surprises. Dès le premier jour de tournage de La vérité sur l’affaire Harry Quebert, j’ai mis en place la répétition en annonçant que je la tournais. Quelle ne fut pas la stupeur des acteurs de voir que l’on passait dans la foulée à la scène suivante ! L’histoire et l’émotion dans les yeux des acteurs restent le plus important.