GRANDS REPORTAGES –Interview de Marine Jacquemin

GRANDS REPORTAGES –Interview de Marine Jacquemin

publié par amandine Sand le 27/03/2018
"La médecine : une arme de paix en première ligne"
En 2005, l’Institut Médical Français pour l’Enfant (IMFE) de Kaboul voyait le jour, dans un pays totalement dévasté par deux décennies de guerre. Soutenu par l’association La Chaîne de l’Espoir et la fondation Aga Khan, il offre aux enfants des soins de qualité, dans un pays où le taux de mortalité se place parmi les plus élevés au monde : un enfant sur cinq n’atteint pas l’âge de 5 ans. Marine Jacquemin, grand reporter, revient près de quinze ans plus tard au cœur de cet hôpital, pour lequel elle s’est engagée depuis l’origine. Elle nous dévoile le quotidien saisissant du personnel médical français bénévole et des familles d’enfants malades, au sein d’un établissement où la médecine se place comme arme de paix dans ce pays déchiré.
kaboul_jacquemin.jpg
Marine Jacquemin

Dans quel contexte l’hôpital Français de Kaboul a-t-il vu le jour ?
Suite aux attentats du 11 Septembre 2001, la coalition internationale renversait les talibans, laissant l’Afghanistan totalement en ruines. Cela faisait des années que je parcourais l’Afghanistan en tant que grand reporter pour TF1. Un matin un enfant saute sur une mine, impossible de le sauver pas un seul hôpital décent. Le traducteur qui m’accompagnait, était chirurgien avant la guerre, m’a conduite devant les ruines de l’hôpital Ali Abad où il travaillait. Il m’a dit cette phrase que je n’ai jamais oubliée : «Il faut que tu le reconstruises…». Durant cette période, Muriel Robin, touchée par le sujet, m’a demandé comment venir en aide à la population. Je lui ai répondu : «construire un hôpital». Nous avons démarré ensemble ce projet d’institut médical pour la mère et l’enfant. Pendant de longs mois, nous avons œuvré pour soulever des fonds auprès des téléspectateurs et des grands donateurs. Et nous nous sommes associées avec La Chaîne de l’Espoir en charge du programme médical.

Pourquoi avoir choisi l’association La Chaîne de l’Espoir ?
Durant mes reportages, j’ai croisé de nombreux enfants atteints de la maladie bleue, une maladie du cœur sans gravité si l’on opère à cœur ouvert, mais c’était impensable à cette époque en Afghanistan, les chirurgiens opéraient encore sous éther ! Or, le cœur est la spécialité de l’association.  Leurs missionnaires partaient régulièrement à travers le monde pour pratiquer des chirurgies, mais aussi pour transmettre leurs savoirs à leurs confrères locaux. C’est exactement dans ce sens-là, que nous avons fondé l’hôpital.

Quel état des lieux dressez-vous aujourd’hui ?
Depuis 11 ans, l’hôpital fonctionne bien avec 50.000 consultations par an et des milliers d’enfants opérés. Aujourd’hui, 900 personnels afghans (médecins, chirurgiens, infirmiers…) y travaillent. La plupart ont appris des équipes françaises qui les forment continuellement afin qu’ils soient autonomes. L’établissement est situé au cœur de Kaboul, à proximité de la faculté de médecine. Ainsi, beaucoup de jeunes étudiants et médecins s’y investissent. Ils sont extrêmement attentifs, travailleurs et veulent participer au sauvetage de leur pays. L’hôpital continue de se développer, avec récemment l’ouverture de la maternité, conformément au projet de départ : créer l’hôpital de la mère et de l’enfant. En effet, beaucoup de mamans meurent en couche ou accouchent d’enfants handicapés, qui ne peuvent survivre en Afghanistan. Enfin, une troisième aile verra le jour d’ici deux ans. A terme, l’hôpital sera identique à un CHU et couvrira une surface de 40 000 m2.

retour_a_lhopital_francais_de_kaboul.jpg
 

 

Que représente cet hôpital pour vous aujourd’hui ?
La médecine est l’emblème d’une arme de paix, dans ce pays rythmé par les attentats et les menaces des talibans et de Daech. Cet établissement est ouvert à tous. Il permet de faire revivre le pays en sauvant ses enfants. Et c’est l’honneur de la médecine française que d’y participer.

Pourquoi avoir réalisé ce reportage ?
Pour remercier les nombreux téléspectateurs, les donateurs et les personnalités qui s’étaient unis pour nous aider, il était important de montrer ce que nous avons fait des sommes d’argent suite à la levée de fonds. Et surtout, de leur présenter l’état du projet, qui perdure quinze ans après, envers et contre tout, beaucoup de fierté : il a sauvé des milliers d’enfants et a bien l’intention d’en sauver d’autres, ainsi que leurs mamans.

Comment la situation politique du pays affecte-t-elle les médecins de La Chaîne de l’Espoir ?
Elle est un frein pour de nombreux médecins et surtout pour leurs familles. Dans la ville de Kaboul, la plupart des Français ont été rapatriés et les ONG ont quitté le pays. De ce fait, la Chaîne de l’Espoir rencontre des difficultés pour faire venir des équipes, le danger étant omniprésent. Au départ, nous avions des missionnaires tous les quinze jours, cette régularité est de moins en moins possible : nous connaissons une pénurie de médecins. Cependant, certains continuent de venir, presque comme  un sacerdoce. Leur engagement dépasse cette peur : ils sont dédiés à leur passion.  Ce sont de grands professionnels qui sauvent cette population, au péril de leurs propres vies. Même s’il est impossible de prévoir une sécurité optimale dans l’hôpital, les armes y sont interdites, c’est un endroit de paix comme un étendard.

A titre personnel, comment vivez-vous ces situations d’urgence ?
Lors de chaque tournage, il y a eu des attaques. Depuis 28 ans, j’ai couvert de nombreux conflits et vécu dans ces situations d’urgence. Cependant, je suis une personne positive. En Afghanistan, tous ces enfants et leurs mères, sauvés d’une mort certaine par les missionnaires de l’association, représentent beaucoup d’espoir. Ces jeunes que l’on soigne doivent comprendre que les hommes ne sont pas tous mauvais. Le message est de réussir à faire la paix avec la médecine plutôt qu’avec les armes. Aujourd’hui, en tant que productrice,  je veille à rester en alerte et attentive à ces terrains : leurs habitants méritent notre respect et notre aide sur place. C’est aussi très important de les sédentariser.

kaboul_roses_ok.jpg