Ransom - Interviews de Laurent Combalbert et Marwan Mery

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Mercredi 21 juin à 21:00

Ransom - Interviews de Laurent Combalbert et Marwan Mery

publié par Vanessa Vincent le 30/05/2017
«Souvent, les mots sont plus puissants que les armes»
Mondialement reconnus, les négociateurs Laurent Combalbert et Marwan Mery assistent ou dirigent plus de cent négociations complexes par an à travers le monde, qu’elles soient de crise, sociales, diplomatiques, commerciales ou dans le cadre de la relation-patient. Leurs vécus et expériences ont directement inspiré la série «Ransom», qui retrace la vie d’un négociateur de crise. Tous les deux y interviennent en tant que conseillers techniques et script doctors. Rencontre.
RANSOM COMBALBERT
M. COMBALBERT | © ERIC LEFEUVRE / ALL RIGHT RESERVED

Ransom rend hommage à votre travail quotidien. Comment est née votre collaboration à ce projet ?
Laurent Combalbert :
J’ai eu l’occasion de rencontrer la productrice Valérie Pechels de Saint Sardos, il y a quelques années. Nous avions alors échangé sur nos professions respectives. En nous retrouvant par hasard dans un aéroport il y a trois ans, nous avons pu discuter plus avant du métier de négociateur professionnel. Valérie a eu l’opportunité de créer une série basée sur des histoires réelles, mais qui ne sont pas la retranscription exacte des cas que nous traitons par souci de déontologie et de confidentialité. L’idée était de reprendre des éléments de nos vies pour en faire un programme télévisé.
Marwan Mery : Ransom est une belle manière de mettre en lumière notre quotidien. Notre rôle est d’intervenir dans l’ombre pour assister aussi bien des organisations gouvernementales que des entreprises dans le cas de résolution de situations complexes, voire critiques.

RANSOM MARWAN MERY
MARWAN MERY|© ERIC LEFEUVRE / ALL RIGHT RESERVED

Quel a été plus particulièrement votre rôle dans l’orchestration de cette série ?
L.C. :
Nous avons raconté notre métier de négociateur au producteur Frank Spotnitz et à son équipe, évoqué quelques situations que nous avons rencontrées sans donner de détails permettant de les identifier. Si nous n’avons pas pris part à l’écriture des scénarios, nous avons participé au fine-tuning pour être certains que les outils mis en œuvre, les techniques de négociations et les situations en elles-mêmes soient crédibles. Nous sommes à la fois conseillers techniques et script doctors sur ce projet.
M.M. : Nous avons volontairement alimenté la série de cas réels tels que le kidnapping d’un enfant dans un pays sensible, la prise en otage d’un système d’information, une personne atteinte d’une pathologie mentale dangereuse, des séquestrations… La production a gardé 50% de la matière brute et après, ils l’ont embellie pour en faire de la fiction. Le but était de croiser différents cas afin que certaines situations vécues ne portent pas à confusion et que personne ne se reconnaisse à travers elles. Nous avons corrigé les dialogues et travaillé sur l’aspect psychologique pour apporter de la matière réelle à la série.

Que ressent-on à l’idée de voir sa vie inspirée à l’écran ?
L.C. :
Nous sommes extrêmement fiers de voir le métier de négociateur professionnel privé sur le devant de la scène car nous avons œuvré à la création de cette profession.
M.M. : La force de ce métier est de pouvoir intervenir sur tout type de situation. La négociation de crise, reflétée dans la série, représente 20% de notre temps. On gère 20 à 30 cas critiques par an, du kidnapping à l’extorsion en passant par la malveillance, le piratage informatique… Le reste de notre temps est consacré à la gestion de conflits sociaux, des négociations business, des relations patients ou relations politiques. Nous avons une vision très large de la négociation et nous pouvons à chaque fois puiser dans notre expérience respective pour proposer des solutions adaptées à tout type de situation. Nous sommes en quelque sorte des hommes orchestre.

Qu’est-ce que le référentiel PACIFICAT©, utilisé dans Ransom ?
L.C. :
L’une des premières séances de travail avec Frank Spotnitz résidait en l’explication de notre trame de négociation. Notre référentiel, PACIFICAT©, est une colonne vertébrale qui n’apporte aucune bonne réponse, seulement de bonnes questions. Chaque négociateur trouve la réponse dans la situation dans laquelle il est. Ce référentiel inspire les scénaristes, mais aussi nombre de négociateurs dans le monde que nous formons car il est passe-partout.
M.M. : La force de PACIFICAT© est de nous permettre de préparer, conduire, clôturer et débriefer tout type de négociation. On utilise toujours la même méthode et l’avantage lors de nos formations est que chacun peut s’accrocher à ce référentiel pour avoir une trame commune. C’est uniquement notre capacité à apporter un regard éclairé sur la situation qui nous permet de faire la différence.

Quels conseils avez-vous prodigué à Luke Roberts, qui incarne le négociateur ?
L.C. :
Fans de Game of Thrones et Black Sails, nous étions très heureux de voir Luke Roberts incarner le rôle d’Eric Beaumont. Nous connaissons peu d’acteurs à part nos enfants – les meilleurs du monde ! – et nous avons été frappés par son humilité et sa curiosité. Dès notre première rencontre, il avait soif de découvrir notre métier, d’apprendre nos techniques et d’en savoir plus sur notre référentiel. Nous l’avons formé sur PACIFICAT© et il est revenu avec des dizaines de questions tout azimut.
M.M. : Luke s’est imprégné de tous les commentaires techniques que l’on a pu faire. Nous avons été saisis par son professionnalisme et son écoute.

Quelles sont les clés pour mener à bien une négociation ?
L.C. :
Le premier élément est la préparation car ce qui caractérise une négociation est la complexité. On doit élever entre nous notre Q.I., notre Quotient d’Insécurité, la capacité à accepter l’insécurité dans l’environnement et à l’utiliser. Ensuite, il faut être capable d’accepter qu’un conflit n’est pas forcément une confrontation. Dans un désaccord entre plusieurs parties, le conflit permet de créer de la valeur ajoutée. On met alors en place une logique positive même sur les situations extrêmement critiques. Ensuite, tout découle des bonnes questions à poser. Partir dans l’optique qu’il n’y a pas de bonnes réponses, seules de bonnes questions, permet d’improviser.
M.M. : Enfin, les années de pratique et l’entraînement font naturellement la différence. On apprend de l’expérience. Si vous n’êtes pas capable d’apprendre du passé, vous serez condamné à le reproduire. Dans notre métier, nous débriefons énormément et transmettons notre savoir.

Contrairement à la police, Eric Beaumont refuse d’avoir recours à la force et aux armes quelle que soit la dangerosité de la situation. Pourquoi une telle position ?
L.C. :
La négociation doit être séparée du recours à la force. Lorsque j’étais au sein du RAID, ma mission consistait à sauver les otages, mais aussi à interpeler les kidnappeurs ou les preneurs d’otages. Aujourd’hui, elle est différente. D’ailleurs, Eric Beaumont le dira plusieurs fois au cours des épisodes. Son travail est de sauver des vies, pas d’arrêter les méchants. Si nous mélangions les genres, nous deviendrions dangereux. Nous n’intervenons jamais à la place des services de police.
M.M. : Souvent, les mots sont préférables aux armes et ils sont généralement bien plus puissants. Eric Beaumont n’a pas recours aux armes car il sait faire la différence avec le dialogue, l’échange et la communication.

Dans ce métier, l’équilibre professionnel et personnel est-il possible à trouver ?
L.C. : Nous avons une tendance naturelle à aller dans les conflits et à se positionner en tant qu’arbitres et en négociateurs tout le temps. Cette démarche peut nous servir dans la vie personnelle, même si c’est un peu compliqué à vivre pour notre entourage.
M.M. : C’est très difficile. Si nous ne sommes pas paranoïaques, nous sommes devenus beaucoup plus alertes sur notre environnement. En entrant dans un restaurant ou un cinéma, nous regardons en premier lieu toutes les personnes présentes, comptons le nombre de sorties, de fenêtres et de portes. C’est un réflexe et une manière de protéger instinctivement nos proches. Le métier a pris le pas sur notre vie personnelle. Nous avons ainsi l’impression d’exercer un petit contrôle sur la situation et non pas de la subir.

Comment devient-on négociateur professionnel ? Où est née votre passion ?
L.C. :
Pour être négociateur, il faut aimer les gens. Il faut avoir envie d’aller vers eux et créer une relation. Ensuite, il y a un déclic et on s’aperçoit que finalement, la violence n’est pas la solution la plus efficace. Lorsque je suis rentré dans la police, c’était pour appartenir au RAID, diriger une section d’intervention et casser les portes. En 1998, le commandant Michel Marie, qui fut le premier négociateur du RAID, m’a proposé de le rejoindre pour monter une équipe de négociation. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de changer mon fusil d’épaule. Marwan et moi nous sommes rencontrés par la suite et avons fondé notre agence ADN Group en 2013.
M.M. : Mon parcours s’inscrit dans le secteur privé où j’ai exercé différents postes liés à la négociation et à l’encadrement d’équipes de négociateurs au sein de grands groupes. Quelques années auparavant, j’assistais à la conférence d’un certain Laurent Combalbert qui parlait de prises d’otages dans le monde entier et il m’a bluffé. Je savais que j’avais besoin de lui. Je l’ai fait venir deux jours pour mes équipes et il les a marquées au fer rouge. Peu après, nous avons commencé à collaborer ensemble, a agrégé nos compétences et nous formons aujourd’hui un binôme en totale adéquation, tourné vers l’avenir.

Vous affirmez que «l’erreur est source de progrès». Est-il fondamental de toujours se remettre en question ?
L.C. :
Nous avons toujours le droit à l’erreur. Sur une négociation, elle est toujours rattrapable. Sur un assaut, c’est impossible : vous ne rattrapez jamais une balle qui a été tirée. Il est très important de savoir se remettre tout le temps en question. La première matière sur laquelle travaille un négociateur, c’est lui-même.
M.M. : Nous devons accepter l’erreur. Le but est naturellement de la limiter, mais on ne peut pas blâmer quelqu’un pour une méprise. L’erreur est condamnable si elle est reproduite à deux reprises et si elle est volontaire car dans ce cas, il s’agit d’une faute. Lorsque nous tombons, c’est pour mieux pouvoir nous relever.