Grands Reportages - Interview Eric Lemasson

Grands Reportages - Interview Eric Lemasson

publié par Karelle Bourgueil le 02/05/2017
«Ce reportage a totalement changé mon regard sur la prison»
Producteur et réalisateur de nombreux documentaires et reportages, Eric Lemasson s’est immergé pendant six mois dans le seul établissement pénitentiaire exclusivement réservé aux femmes. Filmées exceptionnellement à visage découvert, ces femmes condamnées à de longues peines nous dévoilent leur quotidien.
VIGNETTE GRANDS REPORTAGES PRISON DE FEMMES
Oeuilleton | © Alexandre Gosselet, Eric Lemasson, Grégoru Iodice / TF1

Comment est né ce projet ?
Producteur de documentaires et de Grands Reportages pour TF1 depuis 2004, je n’ai plus beaucoup l’opportunité ni le temps de me consacrer à la réalisation. Pourtant, quand Pascal Pinning m’a demandé de réaliser Prison de femmes, je n’ai pas hésité. La mission était très claire : faire un film sur les longues peines avec des détenus à visage découvert. C’est un événement car les exceptions pour les filmer ainsi sont très rares. Prison de femmes est un premier volet, le second a été tourné dans un établissement pour hommes à Muret, à côté de Toulouse et sera diffusé ultérieurement.

Que souhaitiez-vous montrer dans ce documentaire ?
Notre projet n’est pas de revisiter un procès ou un crime mais de filmer des détenus dans leur quotidien et de raconter ce qu’est la vie de quelqu’un qui doit passer autant de temps derrière les barreaux.
On parle souvent de la prison mais il en existe deux catégories. Il y a tout ce que l’on voit dans l’actualité sur les maisons d’arrêt et le problème de la surpopulation carcérale avec les cellules à plusieurs, la violence… Cela concerne les petites peines. Dans Prison de femmes, nous montrons une toute autre catégorie de prison que l’on ne connaît pas et dont on ne se doute pas. Dans ces établissements dits «pour peine» que sont les centres de détention, les détenus sont forcément seuls dans leurs cellules. Ils s’y installent pour vivre. Elles ressemblent quasiment à des chambres d’étudiant. Ces centres de détention sont plus ouverts. Cela n’occulte pas la réalité négative et violente de la maison d’arrêt et la situation carcérale française qui est épouvantable mais cette «autre prison» existe et on ne la montre jamais.

VIGNETTE GRANDS REPORTAGES PRISON DE FEMMES
PRISON VUE D'ENSEMBLE|© Alexandre Gosselet, Eric Lemasson, Grégoru Iodice / TF1

Avez-vous choisi un ton particulier ?
J’ai privilégié la neutralité et l’absence totale de commentaires si ce n’est le strict minimum factuel. Je ne voulais pas donner de couleur particulière. Le document est assez brut avec le maintien omniprésent du questionnement autour des entretiens.

Comment s’est fait la sélection des femmes qui interviennent dans le reportage ?
J’ai effectué de longs repérages. Je me suis rendu à de nombreuses reprises à Rennes où j’ai mené des entretiens avec les détenues qui acceptaient d’être filmées. Ces repérages ont permis d’établir une relation de confiance. La plupart du temps, elles se sont livrées facilement, contentes de parler et de trouver une oreille attentive.

Quelles étaient leurs motivations ?
Les détenues qui acceptent d’être filmées le font pour montrer qu’elles sont des personnes comme tout le monde. Ces rencontres sont très troublantes car vous avez l’impression de vous retrouver face à votre voisine de palier. Après la première entrevue, on est tenté de savoir ce qu’elles ont fait. Cette curiosité saine ou malsaine est au début assez obsédante. Passé ce stade, on est fasciné. La notion de passage à l’acte est captivante car on ne sait pas si, face à telle ou telle situation, nous pourrions franchir le pas ou bien si quelque chose nous retiendrait. Cette confrontation nous renvoie à nous-même. Nous avons tous enfoui en nous une part d’ombre que l’on va exprimer ou réfréner.

Aucune scène de violence ne transparaît dans le reportage…
J’ai été frappé et surpris par cette réalité et par une certaine forme d’humanité et de respect de la part de nombreux surveillants. La violence existe mais elle est ténue, diffuse et avant tout psychologique. Les femmes qui acceptent de figurer dans ce reportage subissent une pression forte de la part de celles qui n’acceptent pas, une forme de violence psychologique et de harcèlement.

Avez-vous essuyé des refus ? Pour quelles raisons ?
Celles qui refusent le font car elles ne veulent surtout pas faire leur propre publicité de criminelle ou bien elles ne veulent pas être filmées par rapport à leur famille ou à cause d’une certaine défiance vis-à-vis des médias et de la télévision. Certaines pensent que l’on va les montrer du doigt ou trahir ce qu’elles disent. D’autres commencent par accepter avant de revenir sur leur décision.

Avez-vous été confronté à d’autres difficultés ?
La nature même de la détention complique la venue des caméras. Habituellement, pour faire un reportage de 60 minutes, nous tournons pendant environ vingt jours. Nous avons obtenu cette durée de tournage pour les deux volets c’est-à-dire deux fois moins de temps que d’habitude. Les journées se sont souvent réduites à quelques heures, notamment pour des raisons logistiques : franchir la sécurité, se déplacer d’un endroit à l’autre, être toujours accompagné… Il fallait également que cela corresponde au moment où les détenus étaient en situation d’être filmés. La particularité est qu’en prison toutes les journées se ressemblent ! La vraie difficulté et tout l’enjeu est de recueillir leur parole avec sensibilité. De ce point de vue-là, c’est plus facile avec les femmes. Nous tournions à deux caméras, la mienne et celle de mon complice professionnel de longue date, Alexandre Gosselet, cadreur et monteur du film, avec qui je réalise mes projets depuis de nombreuses années. Nous nous sommes retrouvés deux hommes au milieu de 180 femmes. Comme disait l’une d’entre elles : « Faites attention, nous n’avons pas vu d’hommes depuis des années !» Cette espèce de curiosité et de jeu de séduction nous étaient extrêmement favorables pour recueillir leurs propos. Chez les hommes, c’était un peu plus compliqué.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué durant ces six mois de tournage ?
Rencontrer des assassins, des criminels et entrer dans leur histoire est très troublant. Certains détenus m’ont confié toute leur vie et les livres qu’ils ont écrits. Réaliser ce reportage a totalement changé mon regard sur la prison. Ce monde particulier cesse d’être virtuel et abstrait. Le découvrir humanise les assassins. C’est d’ailleurs une matière délicate à manier et c’est l’une des raisons pour laquelle j’ai fait très attention, lors du montage, à garder à l’esprit les victimes et leurs familles. Il ne faut pas les oublier.

La notion de bonheur en prison est évoquée. Est-ce anecdotique ou est-ce un sentiment partagé par plusieurs ?
C’est à la fois anecdotique et assez représentatif. Cela correspondait à ce que j’avais vu en repérage. J’avais rencontré plusieurs femmes qui disaient qu’elles étaient heureuses ici. Ce qui est incroyable par rapport à une vie de souffrances qui débouche sur le crime. Elles s’attèlent à vivre l’instant, à se recentrer sur elle-même. Une forme de leçon de sagesse…